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La force de frottement

J’ai déjà eu l’occasion d’écrire ici mon retour d’expérience à propos des forces de frottements qui ont freiné mon développement personnel. J’ai mis des années à comprendre comment ces forces me limitaient dans mon épanouissement tout autant qu’elles me faisaient voir le monde sous ses aspects les moins positifs.

Se déprogrammer pour accéder à la liberté de penser, au niveau le plus haut de la pyramide de Maslow, fait mal. Cela ne se fait pas sans accepter que les non succès sont une composante de la progression, que le changement et l’acceptation ne sont pas des options. Arriver à gérer ses émotions, parvenir à prendre des risques, implique d’accepter de sortir de sa zone de confort, et pour cela il faut réussir à s’affranchir de l’enfance et des croyances.

On n’échappe pas à ce que l’on est, ce que l’on ressent, nous sommes limités par nos expériences. J’ai eu la chance de croiser mon mentor alors que j’étais adolescent. Cette rencontre me fut salutaire car à ce moment de ma vie ou je me construisais, il m’a compris et permis d’évoluer. 30 ans après notre rencontre je lui suis toujours reconnaissant d’avoir eu cette empathie envers moi.

Aujourd’hui je mesure le chemin parcouru, et je suis presque totalement affranchi de ce qui me retenait. Mon esprit est maintenant libre des contraintes passées.

J’essaie de prendre la relève de mon mentor, et d’aider les autres à progresser. Les sociopathes adorent identifier les failles émotionnelles des humains à émotion, pour les exploiter à leur avantage: j’ai connu ces personnes, fortes avec les faibles et faibles avec les forts. Ma démarche est l’inverse, j’aime comprendre les difficultés de mes proches pour les qu’ils les acceptent et progressent.

Il est peut-être encore plus difficile d’amener les autres à sortir de leur zone de confort que de le faire pour soi-même, car les risques d’échecs sont grands. Pour illustrer mes propos, je peux témoigner d’une expérience personnelle assez révélatrice des forces de frottements émotionnelles dont ce texte est l’objet, et de la difficulté de s’en affranchir.

Voici cette expérience.

J’étais déjà revenu d’Asie au moment où se déroule cette histoire, j’étais déjà consultant dans le monde de l’informatique. J’ai fait la rencontre de Tania, une belle femme a la peau foncée, et dont la rencontre ne me laissa pas indifférent.

En effet, Tania correspondait en tout point à l’image de la femme que je recherchais. Sa personnalité, son parcours, sa pudeur et ses silences me plaisaient. Nous étions dans le même secteur d’activité, qui est un secteur déshumanisant et impersonnel, nous venions tous les deux de la même région et avions même étant jeunes étudié dans la même ville à la même époque.

Je lui ai fait la cour dès nos premiers échanges. Pour séduire Tania, je suis resté à son écoute et j’ai compris la complexité de sa personnalité, ses voyages passés mais également les difficultés qu’elle avait et devait surmonter. Sa maman traversait une période de longue maladie à l’issue incertaine, beaucoup des responsabilités familiales lui incombaient, et surtout elle doutait sur de nombreux sujets. Son entourage et elle-même avaient enduré le regard distant des habitants d’un petit village envers une famille de couleur. Sa réussite professionnelle, sa capacité de séduction, son physique sont certains des sujets de préoccupation qu’elle m’a partagés.

Au-delà de cette découverte, j’ai partagé avec elle mes propres difficultés, mais je lui ai également fait part de moments d’émotions forts qui étaient importants à mes yeux. Le regard d’un dauphin, mes découvertes en Asie, mes investissements, ma démarche personnelle de progresser chaque jour. Par cette façon d’échanger, je souhaitais susciter des émotions, et donc positionner notre relation sur la base et le ton d’échanges plus personnels qu’une simple aventure passagère.

Tania me confia trouver dans nos échanges l’écoute qu’elle ne trouvait pas chez d’autres personnes, et plus encore elle trouvait dans cette relation naissante le moteur d’un enrichissement personnel. Elle comprenait que ses précédentes rencontres étaient insipides, et tournées vers la satisfaction personnelle plus que vers l’épanouissement commun, sans réelle considération ni empathie, sans sincérité.

Notre relation se concrétisait, et j’étais pleinement épanoui. Nous nous promenions dans un parc tout proche, et dans nos emplois du temps respectifs nous trouvions le temps de nous rendre disponibles. Nos échanges étaient libres et ouverts, dans l’empathie et la compréhension, projetés vers la planification de la prochaine rencontre, de la prochaine escapade hors de Paris.

C’est à son retour de vacances en province que cette situation idyllique trouva un revirement inattendu. Tania ne répondit plus à mes messages, et devant ma demande non pas de justifications mais d’explications, elle m’avoua finalement mettre fin à notre relation car elle était trop personnelle, qu’elle faisait trop écho à des sujets très personnels. Tania me disait également avoir finalement la préférence pour plus de simplicité, et en substance de rencontres plus légères, moins personnelles. Son choix était donc de revenir à sa recherche initiale, qui a défaut d’être constructive, apporte l’immédiateté d’un regard désireux et sans contrainte.

L’ampleur et la densité des sensations que je ressentis en comprenant la situation furent un moment douloureux. Ils étaient le pendant négatif des sentiments forts que je ressentais quelques jours seulement avant cela. L’incompréhension fut totale, j’avais du mal à comprendre comment notre projet commun était maintenant balayé par cette préférence pour des rencontres ponctuelles et sans lendemain. Je fut saisi par la brutalité que je ressentis quand tout s’arrêta.

Je relus nos échanges passés en cherchant des explications, ce qui était difficile car chaque lecture des échanges chaleureux contrastait avec la brutalité de la rupture.

Je finis par en tirer plusieurs enseignements. Le premier enseignement fut que je me remis en cause: c’est peut-être mon égo qui m’a poussé à penser avoir la même importance aux yeux d’une femme, qu’elle n’en avait pour moi. Peut-être n’ai-je pas vu les signaux faibles qui peut-être étaient implicites, mais présents.

Mais surtout, j’ai compris à quel point Tania avait surement été confrontée à ses propres interrogations, à ses forces de frottement émotionnelles. Me donner une explication lui a surement été douloureux. Ce sont ces forces émotionnelles qui lui ont fait privilégier l’émotion d’être désirée par un homme nouveau à l’occasion d’une relation éphémère, à la construction stable d’une relation dans laquelle elle était amenée à se reconnecter au monde.

Mon propos ici n’est pas de porter un quelconque jugement sur les motivations de Tania, je ne les comprenais pas tout en les respectant. Je reste convaincu que Tania ressentira tôt ou tard une lassitude des rencontres sans lendemain, et qu’elle sera alors dans une recherche d’épanouissement. Le moment de se déprogrammer pour accéder à la liberté de penser sans les forces de frottement n’était pas venu lors de notre rencontre.

Mon propos est d’illustrer que la remise en cause est difficile, si difficile qu’elle peut amener à rejeter l’expression de sentiments sincères mais douloureux car ils représentent la fondation d’un changement personnel, ou encore à mettre en lumière le chemin restant à parcourir.

Ça n’est pas parce que les gens sont faibles qu’ils ne veulent pas entendre parler de leurs émotions, Tania est une femme forte cependant son passé, son entourage, ses croyances sur ses supposés défauts physiques (que je n’ai pas vus), la pression d’une profession déshumanisante, l’épreuve de sa maman souffrante, l’espoir d’une vie meilleure aux USA, sont autant de raisons pour, peut-être, repousser à plus tard ce travail sur soi qui nous attend tous.

La réalité a la forme qu’on lui donne en fonction de notre ressenti émotionnel, il me reste encore du chemin à parcourir pour que ce ressenti soit totalement le fruit de mes choix et de mes expériences, et non d’un passé culturel hérité et construit par d’autres.

Par Patrick Cousi

Je suis amoureux de Dieppe depuis de nombreuses années, j'y vis et je communique largement sur l'esprit de cette ville et son mode de vie qui me conviennent parfaitement.